Proust. À la recherche du charme perdu

Proust. À la recherche du charme perdu

C’est dans Du côté de chez Swann et À l’ombre des jeunes filles en fleurs, que se dessine le projet d’écriture du narrateur de la Recherche : l’élucidation du sens de cette activité créatrice, ou plus exactement, re-créatrice. Ce projet se définira négativement, par le rejet d’idées purement académiques ou socialement déterminées sur l’écriture, et positivement, par la démarche de révélation d’une réalité plus dense, dotée d’une forme, d’une esthétique significative par opposition au flux informe de la matière et du temps.

Au début des Jeunes filles, le narrateur, tout jeune garçon, est attiré par la littérature mais doute de sa capacité réelle à devenir écrivain. Il ne voit pas quel sujet important pourrait stimuler sa créativité, et son intérêt n’est éveillé que par des sensations plutôt prosaïques. Ses parents ayant invité à dîner M. de Norpois, riche ambassadeur et homme influent, le père du narrateur incite celui-ci à se mettre en valeur et à recueillir les opinions et conseils de ce personnage important sur une éventuelle carrière littéraire. Le jeune garçon tente de s’expliquer avec sincérité sur ce qui pourrait devenir sa vocation, mais il se montre maladroit. Le diplomate l’écoute sans sourciller, le laisse s’enferrer, gardant un visage de marbre…

Tout à coup, tombant comme le marteau du commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de l’ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait d’autant plus que rien dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre d’impression que vous aviez produit sur lui, ni l’avis qu’il allait émettre.
« Précisément », me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et après m’avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me quittaient pas un instant, « j’ai le fils d’un de mes amis qui, mutatis mutandis, est comme vous » (et il prit pour parler de nos dispositions communes le même ton rassurant que si elles avaient été des dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme, et s’il avait voulu me montrer qu’on n’en mourait pas). « Aussi a-t-il préféré quitter le quai d’Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par son père et sans se soucier du qu’en-dira-t-on, il s’est mis à produire. Il n’a certes pas lieu de s’en repentir. Il a publié il y a deux ans – il est d’ailleurs beaucoup plus âgé que vous, naturellement – un ouvrage relatif au sentiment de l’Infini sur la rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule moins important, mais conduit d’une plume alerte, parfois même acérée, sur le fusil à répétition dans l’armée bulgare, qui l’ont mis tout à fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n’est pas homme à s’arrêter en route, et je sais que, sans que l’idée d’une candidature ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois fois dans la conversation, et d’une façon qui n’avait rien de défavorable, à l’Académie des sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore qu’il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie position et le succès qui ne va pas toujours qu’aux agités et aux brouillons, aux faiseurs d’embarras qui sont presque toujours des faiseurs, le succès a récompensé son effort. »

Vision de la littérature purement sociale et carriériste qui laisse le narrateur à quai. Proust, au passage, ironise sur les auteurs, candidats à quelque académie, que l’on pousse à écrire sur des sujets mineurs mais originaux pour sortir des sentiers battus ; d’où le lac Victoria-Nyanza et les fusils de l’armée bulgare… un peu comme « La vie quotidienne des chevaliers-paysans de l’an mille au lac de Paladru » dans le film de Resnais. Manifestement, l’ambassadeur n’a rien compris à sa tentative d’explication, et la divergence de visions se poursuit lorsque le jeune homme reçoit de M. de Norpois sa propre critique de l’écrivain Bergotte :

« Mon fils ne le connaît pas mais l’admire beaucoup, dit ma mère.
– Mon Dieu, dit M. de Norpois (qui m’inspira sur ma propre intelligence des doutes plus graves que ceux qui me déchiraient d’habitude, quand je vis que ce que je mettais mille et mille fois au-dessus de moi-même, ce que je trouvais de plus élevé au monde, était pour lui tout en bas de l’échelle de ses admirations), je ne partage pas cette manière de voir. Bergotte est ce que j’appelle un joueur de flûte ; il faut reconnaître du reste qu’il en joue agréablement, quoique avec bien du maniérisme, de l’afféterie. »

Et Norpois de critiquer la mauvaise influence de Bergotte sur le narrateur, qualifiant son « morceau » sur les clochers de Martinville de simple « péché de jeunesse ». Les espoirs de l’apprenti écrivain s’écroulent…

C’est le temps de la perte des croyances pour le narrateur. Doute sur l’intérêt de ce qu’il souhaite écrire et de ses expériences intérieures – c’est par une vulgaire odeur de moisi sentie près des toilettes publiques des Champs-Élysées qu’il a été fasciné – , doute sur la consistance du monde environnant : fait-il sens autrement que grâce aux chimères de notre imagination, ou n’est-il qu’une matière informe s’écoulant dans une temporalité sans couleur et indivisible ? Dans le même temps, l’apprenti écrivain est aussi un apprenti amoureux, qui espère que sa relation amicale avec la jeune Gilberte va bientôt changer de nature pour correspondre enfin à son propre sentiment passionné. Mais là aussi, une révélation navrante se fait jour…

Je compris que si mon cœur souhaitait ce renouvellement autour de lui d’un univers qui ne l’avait pas satisfait, c’est que lui, mon cœur, n’avait pas changé, et je me disais qu’il n’y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eût changé davantage ; je sentis que cette nouvelle amitié, c’était la même, comme ne sont pas séparées des autres par un fossé les années nouvelles que notre désir, sans pouvoir les atteindre et les modifier, recouvre à leur insu d’un nom différent. J’avais beau dédier celle-ci à Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la nature, essayer d’imprimer au jour de l’An l’idée particulière que je m’étais faite de lui, c’était en vain ; je sentais qu’il ne savait pas qu’on l’appelât le jour de l’An, qu’il finissait dans le crépuscule d’une façon qui ne m’était pas nouvelle : dans le vent doux qui soufflait autour de la colonne d’affiches, j’avais reconnu, j’avais senti reparaître la matière éternelle et commune, l’humidité familière, l’ignorante fluidité des anciens jours.

Le narrateur voit ainsi se désagréger ses croyances dans les êtres et les choses. Son amitié stagnante avec Gilberte n’a aucune raison de prendre un tour plus vif ; le jour de l’An est un jour comme les autres. La désillusion amoureuse semble aller de pair, chronologiquement, avec l’artistique. Cette incrédulité nouvelle pourrait sembler avoir une cause extérieure contingente, « la mort des Dieux » dont parle le narrateur, à la fin de Du côté de chez Swann, quand il marche dans un bois de Boulogne désenchanté, alors que depuis longtemps ont disparu Mme Swann et les autres « élégantes », laissant place à des passantes sans charme au fil de jours égaux et indistincts. Mais plus vraisemblablement, cette incrédulité est en lui, tout comme l’attachement qu’il qualifie lui-même de « fétichiste » aux choses anciennes, qui étaient, elles, perçues comme vraies et dotées d’âme, précisément parce qu’elles datent de l’époque « croyante ». Dans Du côté de chez Swann, Proust écrivait :

Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

Pour le jeune homme, tout est perdu et ne l’est pas, puisque la perte de l’enchantement du monde sera compensée par le développement d’un talent artistique régénérateur. C’est à la révélation des « âmes captives » que va s’attacher l’écrivain naissant…

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