Maupassant, nageur en eaux troubles

Normandie Arbres sur la rive

Ambiances délétères, intrigues sombres et souvent criminelles… rien de très gai chez l’écrivain normand, disciple émancipé du maître Flaubert, et largement à la hauteur de son pessimisme. Mais si l’on trouve chez lui une peinture à l’encre très noire de l’humanité, de façon antithétique, quoique pas incompatible, se manifeste aussi une admiration très délicate et très vive des spectacles de la nature. Comme si les humains avaient colonisé une nature dont la beauté restera une préoccupation du seul narrateur (extérieur à l’histoire), les créatures malfaisantes de l’intrigue semblant être fermées à toute perception esthétique.

Comme dans cette nouvelle, Un Normand (recueil : Contes de la Bécasse), où le père Matthieu, dit « La Boisson » à cause de son ivrognerie, ancien sergent chargé de la garde d’une chapelle, pratique un commerce assez singulier : il procure aux jeunes filles enceintes et non mariées une prière spéciale, destinée à leur faire trouver rapidement un époux ; et, à l’usage de tous, diverses figurines de saints – fabriquées par lui-même – aux prétendues vertus curatives ou préventives.

Le contraste entre le portrait du père Matthieu, vieil escroc alcoolique, et la beauté de la campagne environnante – surtout de l’élément de prédilection de Maupassant : l’eau, marine ou fluviale – est saisissant.

« Moi, monsieur, j’n’ai pas d’appartement distingué. J’aime bien à n’point m’éloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ça tient compagnie. »
Puis, se tournant vers mon ami :
« Pourquoi venez-vous un jeudi ? Vous savez bien que c’est jour de consultation d’ma Patronne. J’peux pas sortir c’t’après-midi. »
Et, courant à la porte, il poussa un effroyable beuglement : « Méli-e-e ! » qui dut faire lever la tête aux matelots des navires qui descendaient ou remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la creuse vallée.
[…]
Nous avions gagné le sommet de la côte. La route s’enfonçait dans l’admirable forêt de Roumare. L’automne, l’automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu avaient coulé du ciel dans l’épaisseur des bois.
On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s’enfonça dans le taillis. Et bientôt, du sommet d’une grande côte nous découvrions de nouveau la magnifique vallée de la Seine, et le fleuve tortueux s’allongeant à nos pieds.

Même remarque dans la nouvelle L’Âne (recueil : Miss Harriet) qui nous présente sans les éculcorer deux personnages particulièrement odieux : des maraudeurs qui prennent plaisir à martyriser un âne avant d’en tirer profit par le biais d’une astucieuse escroquerie. Étrangère aux desseins de ces deux sinistres compères, la nature offre au lecteur, via le narrateur, la beauté fleurie de son épanouissement (« sur l’eau », comme souvent).

Normandie arbres rive

Quand il [Labouise] enlevait la galette de crasse qui lui servait de casquette, la peau de sa tête semblait couverte d’un duvet vaporeux, d’une ombre de cheveux, comme le corps d’un poulet plumé qu’on va flamber.
Chicot, au contraire, rouge et bourgeonneux, gros, court et poilu, avait l’air d’un bifteck cru caché dans un bonnet de sapeur.
[…]
Il reprit à son tour les avirons ; et la barque de nouveau s’enfonça dans la brume immobile sur le fleuve, mais qui devenait blanche comme du lait dans le ciel éclairé de lueurs roses. […] Ils longeaient les berges couvertes de lis d’eau fleuris, parfumées par les aubépines penchant sur le courant leurs touffes blanches ; et la lourde barque, couleur de vase, glissait sur les grandes feuilles plates des nénuphars, dont elle courbait les fleurs pâles, rondes et fendues comme des grelots, qui se redressaient ensuite.

Pour autant, l’auteur n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de décrire des aspects moins flatteurs de la nature, par exemple un temps humide sur le pays de Caux (incipit d’Une vie, ci-dessous) ; une certaine rupture est déjà consommée avec la représentation romantique ; c’est bien dans un mouvement réaliste que Maupassant se situe. D’ailleurs, le père de l’héroïne, « disciple enthousiaste de J.-J. Rousseau », se révélera au fil de l’intrigue le représentant d’idées périmées.

L’averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits. Le ciel bas et chargé d’eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient pleines d’une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges, buvaient l’humidité qui pénétrait au dedans et faisait suer les murs de la cave au grenier.

Elle n’est pas nécessairement accueillante, cette nature dans laquelle les humains subissent leurs infortunes et commettent leurs turpitudes, mais du moins leur est-elle étrangère, et innocente de leurs désirs ingénus ou vicieux. Parmi tous les éléments, l’eau a un statut particulier, symbole ambivalent de liberté, de vie, mais aussi d’engloutissement et de mort. Elle fascine Maupassant dont elle imprégnera, si l’on ose dire, toute l’œuvre.

J’aime l’eau d’une passion désordonnée : la mer, bien que trop grande, trop remuante, impossible à posséder, les rivières si jolies, mais qui passent, qui fuient, qui s’en vont, et les marais surtout où palpite toute l’existence inconnue des bêtes aquatiques.

(Amour, dans le recueil Le Horla.)

Normandie lumière espace eau

Maupassant écrit de sa malheureuse héroïne Jeanne (Une vie), qui participe à une partie de bateau près d’Étretat : « Il lui semblait que trois seules choses étaient vraiment belles dans la création : la lumière, l’espace et l’eau. » Propos qui pourraient s’appliquer à l’auteur lui-même, tant ces éléments intangibles ou fuyants, transparents et lumineux, « miroitants », constituent un fil – un fleuve ? – conducteur chez cet écrivain amateur de canotage sur la Seine et d’athlétiques baignades dans la Manche, et qui avait fait construire son propre bateau, le Bel-Ami.

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