Brautigan sauvé du vent ?

Arbre

J’ai lu que Brautigan était parfois considéré comme un écrivain talentueux mais secondaire, valant plutôt comme témoin de la période hippie et de la « beat generation ». L’ayant découvert indépendamment de tout contexte, je n’ai pas eu à surmonter ce genre d’a priori. C’est une bonne chose pour une œuvre, je pense, d’être d’abord découverte en dehors de tout éclairage historique, sociologique… même si ces informations retrouvent leur intérêt dans un second temps.

Dans Mémoires sauvés du vent (So The Wind Won’t Blow it All Away, 1982 ; paru en 1983 chez Christian Bourgois), le narrateur se présente en jeune homme : un jeune garçon de douze ans, qui vit dans l’ouest des États-Unis, pêche à la ligne en attendant l’arrivée d’un couple de pêcheurs qui vient toujours s’installer avec camion et meubles. Dans ce récit, tout semble fragile, incertain ou déjà brisé : le poumon de l’ancien soldat gazé pendant la guerre, le poste de TSF qui nourrissait les soirées de la famille, le ponton pour la pêche…

On a grossièrement assemblé une planche, avec un petit rondin à son extrémité, à quelques pilotis qui ressemblent à des pieux : l’ensemble forme, au mieux, l’appontis de pêche le plus triste du monde.
Il a quelque chose de vraiment pathétique ; c’est moi qui l’ai conçu et construit ; je ne peux donc m’en prendre qu’à moi-même et je me tiens debout à son extrémité, à trois ou quatre mètres de la rive. La planche se fraie un étroit couloir dans les roseaux pour déboucher sur les eaux libres de l’étang. La planche ploie en son milieu : elle est recouverte de sept ou huit centimètres d’eau et sa solidité n’est pas telle que l’on puisse sauter par-dessus. 
Cette espèce de clown de passerelle s’effondrerait si j’essayais un coup pareil ; alors il faut que je marche dans l’eau pour parvenir à l’extrémité sèche de la planche et y pêcher.

Le gamin aux chaussures fondantes porte des vêtements toujours « à moitié arrivés et à moitié partis » ; il faut dire que sa famille, dont le père change souvent, dépend presque entièrement de l’Aide sociale. Autodérision, observation méticuleuse de son environnement – avec une attention particulière aux choses morbides, notamment une spécialisation inquiétante dans la contemplation des enterrements du matin – font de ce narrateur haut comme dix pommes de l’Oregon, l’un des enfants les plus sympathiques de la littérature.

L’histoire des Mémoires, entrecoupée de nombreuses digressions, tourne autour de cet étang où divers protagonistes suscitent tour à tour l’intérêt du jeune garçon : les fameux pêcheurs-campeurs, un gardien de scierie alcoolique qui ne garde pas grand-chose, un vieil homme qui passe pour un ogre sanguinaire mais se révèle plutôt sympathique…

Et cette histoire file vers une fin annoncée dès le début du livre comme regrettable mais inéluctable, sorte de fatum dont le récit débloquera enfin l’arrivée du camion et des deux pêcheurs.

Au passage on lit quelques explications de ce genre :

Son père conservait des appuis politiques qui ne tenaient plus qu’à un fil, ayant eu un brillant avenir politique devant lui une dizaine d’années auparavant. Il avait perdu son avenir politique en se faisant arrêter pour conduite en état d’ivresse et récidive après avoir écrasé une vieille dame qui se brisa comme une boîte de cure-dents sous la patte d’un éléphant. Elle resta si longtemps à l’hôpital que lorsqu’elle en sortit elle était convaincue qu’on était au XXIe siècle.

Ou encore :

J’aimais bien les regarder décharger leurs meubles et les installer à partir du commencement. Pour moi, c’était comme si je regardais un conte de fées se dérouler devant mes yeux.
On ne voit pas des trucs comme ça très souvent et je ne voulais pas en manquer une miette, pas même une seule lampe. Ils en possédaient trois qu’ils installaient toutes. Elles ressemblaient à n’importe quelle lampe dans n’importe quelle maison sauf que les gens les avaient converties en lampes à pétrole. Ç’aurait été intéressant de les regarder faire ça. Je me demande bien comment l’idée leur en était venue.
C’est quand même une chose à laquelle on ne pense pas d’habitude.

Spécialiste des choses auxquelles on ne pense pas d’habitude, voilà une définition qui conviendrait assez bien à Brautigan !

 

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