Une lueur dans les ténèbres. Sur un roman d’Anthony Doerr

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Saint-Malo, fort National. (Photo ©FC)

Anthony Doerr, Toute la lumière que nous ne pouvons voir (roman édité dans sa version française par Albin Michel, en 2015.)

Milieu des années 1930. C’est l’histoire d’un jeune garçon allemand qui ne veut pas rester un pauvre orphelin, et dont l’ambition ne semble pas avoir pour se réaliser d’autres lieux que les écoles du IIIe Reich triomphant. Bien que – le jeune Werner s’en rend compte ensuite – on ait toujours le choix, puisque sa petite sœur en a fait un autre…

Et c’est aussi l’histoire de Marie-Laure, jeune fille devenue aveugle dont le père, serrurier au Muséum d’histoire naturelle, à Paris, a la bonne ou la mauvaise chance de se retrouver dépositaire d’un précieux objet : un diamant nommé Océan de Flammes. Ce joyau est-il porteur d’une malédiction, comme l’affirme la légende, ou seuls les hasards du monde causent-ils le bonheur ou la perte des protagonistes ? En 1944, en tout cas, c’est bien la Manche, sinon l’Océan, qui s’enflammera sous le Débarquement allié.

Le lecteur suit avec passion ces destins croisés, présentés en parallèle dans de brefs chapitres dont la force d’éloquence est remarquable. Pour nous (les plus nombreux de nos jours), qui n’avons pas connu la Seconde Guerre mondiale, c’est Saint-Malo comme nous ne l’avons jamais vue, dans un renfermement et un mutisme qui n’empêcha pas des actions de résistance. Ce que l’on découvre également, et ce n’est pas le moins intéressant, ce sont certains aspects, pas forcément les plus familiers à nos esprits, de l’Allemagne nazie ; comment tout cela se vivait, dans l’intimité des familles aryennes où l’égocentrisme et le désir de protéger les siens primait sur toute autre considération, dans les étages des immeubles d’où les résidents « indésirables », Juifs, entre autres, étaient expulsés.

Ici, pas de jugements à l’emporte-pièce sur un peuple ou un autre : collabos français, soldatesque russe avilie et brutale, appartiennent aussi au sombre tableau du monde en guerre. Seuls les Américains et les Britanniques semblent y échapper dans un premier temps, mais ils sont finalement bien présents sous la forme apocalyptique d’obus qui paraissent devoir se succéder pour l’éternité…

À travers la passion commune des personnages pour la radio, moyen de communication qui constitue un enjeu stratégique dans le conflit, mais aussi l’étude des oiseaux ou des coquillages, l’auteur nous livre une vision vraiment originale de notre monde physique et une perspective, pessimiste mais pas désespérée, sur l’Histoire humaine.

Un bon livre à lire, même à l’approche de l’hiver et sous un ciel de plomb : car malgré la somme de malheurs qu’il recèle, il est très lumineux !

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Saint-Malo. (Photo ©FC)

 

Nous sommes tous au début une simple cellule, plus petite qu’un grain de poussière. Bien plus petite. Qui se divise, se multiplie. Addition, soustraction. La matière se transforme, les atomes vont et viennent, les molécules pivotent, les protéines se raccordent, les mitochondries lancent leurs diktats oxydatifs ; au début nous ne sommes qu’un essaim électrique. Poumons, cerveau, cœur. Neuf mois plus tard, six trillions de cellules se retrouvent comprimés dans l’étau du canal utérin de notre mère et nous braillons. Alors le monde s’attaque à nous.

(Toute la lumière que nous ne pouvons voir, 2015, éd. Albin Michel, p. 538.)

Toute la lumière que nous ne pouvons voir a reçu le prix Pulitzer de la fiction. Son auteur, Anthony Doerr, était présent au salon Étonnants Voyageurs, en mai 2015, à Saint-Malo.

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