Le pedigree ambigu de Chateaubriand

Château de Combourg (Ille-et-Vilaine)
Château de Combourg (Ille-et-Vilaine). (Photo ©FC)

Au début du livre premier des Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand fait un point détaillé sur son ascendance. Un exercice de la première importance pour quiconque se prétendait de noble extraction – tout au moins sous l’Ancien Régime ; car quelle valeur ont, au moment où parle le narrateur, ces quartiers de noblesse ? Ils durent être montrés en vue de la présentation au roi Louis XVI, puis lors de l’entrée de Chateaubriand dans l’ordre de Malte, mais « tout cela avait lieu après la prise de la Bastille […]. Et dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! ». (Mémoires d’outre-tombe, édition critique par Jean-Claude Berchet, 2e éd., tome Ier, Classiques Garnier, La Pochothèque ; abrégé en « M.O.T. I » ; p. 119.)Le passage se tient en permanence dans l’ambiguïté, entre un certain mépris pour l’admiration naïve de valeurs qui n’ont plus cours et que le narrateur ne semble pas tenir, de toute façon, pour absolues, et la fierté d’appartenir à une catégorie sociale libre (non servile et non bourgeoise : « j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée »), mais qui contient en elle-même le principe de son extinction puisque passant par « trois âges successifs : l’âge des supériorités [faits d’armes au service du Roi], l’âge des privilèges [pur avantage social], l’âge des vanités [Chateaubriand pense-t-il à son père et à son frère ?…] : sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier ». (M.O.T. I, p. 117.)

Nouveau calendrier de la République française pour la 3e année
Nouveau calendrier de la République française pour la 3e année, par François-Marie-Isidore Queverdo. (Image Gallica BNF.)

« On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend jamais », écrit Chateaubriand en citant ses sources. S’ensuit un descriptif détaillé de ses nobles ascendants. Pas question de tirer vanité de tout cela, mais l’auteur tient à ce que l’authenticité de cette origine soit indiscutablement établie.
Et il eût été regrettable d’être privés de cet exposé circonstancié. On y apprend que « les armes des Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or », devise qui sonne comme une prédestination pour cette famille nécessiteuse, et qui fait aussi écho à la prodigalité de l’auteur, qui eut toujours du mal, paraît-il, à conserver un sou en poche. On y apprend également que « Geoffroy de Chateaubriand passa avec saint Louis en Terre-Sainte » et qu’il reçut en récompense « un écu de gueules, semé de fleurs de lys d’or ».
« Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite des barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Barritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort. » (M.O.T. I, p. 118.)
« À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III. » (M.O.T. I, p. 120.)

Ce n’est qu’une fois démontrée l’authenticité de son origine aristocratique que Chateaubriand affirme ironiquement se distinguer des vaniteux, des « infatués ». Il ne fait guère de doute que l’écrivain ait le désir de se distinguer ; mais c’est surtout à une forme d’aristocratie littéraire qu’il a l’ambition d’atteindre (on verra plus bas qu’il souligne le talent de son entourage pour les lettres… mis à part son père, seul doué et doué seulement pour les affaires).
Prendre de la hauteur, surplomber son temps et ses pairs, mais par des qualités plus subtiles que des armoiries et des terres – peu de chose, d’ailleurs, dans une famille désargentée – déjà confisquées par la Révolution. D’ailleurs, dans cette consciencieuse étude généalogique, Chateaubriand ne manque pas d’humour pour dépeindre ses ancêtres. Quelques portraits de famille :

Leur chef de nom et d’armes au XVIIIe siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guérande : « Alexis de la Guérande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre. »
Les frères de son père : « l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de la Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. […] Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable. »
« Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie ; une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital. » (M.O.T. I, p. 124.)

Seul le père, après avoir tenté sans succès d’entrer dans la Marine royale, devint un homme d’affaires et gagna de l’argent : armateur, corsaire, marchand, négrier, il parvint à accomplir sa seule mais tenace ambition : relever la maison des Chateaubriand, racheter et restaurer le domaine de Combourg.
Les affaires étant les affaires, le père de l’écrivain ne se distinguera pas par sa tendresse ni sa délicatesse.
« M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle. » (M.O.T. I, p. 125.)
De nouveau, c’est une fine ambiguïté qui régit la relation de Chateaubriand à son père, mélange d’admiration, de crainte, d’affection et d’aversion.
« Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilshommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire. » (M.O.T. I, p. 126.)

Il sera en tout cas le protagoniste de moments fondateurs dans l’existence du jeune François-René. M. de Chateaubriand père mourra trois ans avant la Révolution ; il ne put pour autant échapper à la violence révolutionnaire : ses restes seront exhumés et dispersés en place publique.

Le côté maternel de la famille Chateaubriand apporte un puissant contraste. Par le caractère de Madame, tout d’abord : Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, fille du comte de Bedée, seigneur de la Bouëtardais, était « douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse. » Bien que « noire, petite et laide », « l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. » (M.O.T. I, p. 126.)
Contraste aussi, par l’atmosphère de fête et de fantaisie qui règne au château de Monchoix (actuellement situé dans le département des Côtes-d’Armor, commune de Pluduno, à proximité de Plancoët), qui appartenait à l’oncle Antoine de Bedée. Monchoix se présente comme le contraire de Combourg. Et sur ce versant de la famille, on trouve une personnalité – une de plus – douée pour la poésie : la grand-tante maternelle, Mlle de Boisteilleul.

La maison de la grand-mère, à Plancoët, est déjà un havre de paix et de joie. « Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison. » (M.O.T. I, p. 133.) Madame de Bedée « avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. […] Elle [Mlle de Boisteilleul] avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de lui avoir souvent entendu chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé.
Ce qui m’a toujours paru singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.
Que de choses dans le monde finissent comme les amours de ma tante, ture lure ! » (M.O.T. I, p. 134.)

Quant au château du comte de Bedée, Monchoix, « tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de la Bouëtardais, conseiller au Parlement, qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée, qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. » (M.O.T. I, p. 136.)

On ne peut imaginer différence plus saisissante d’avec Combourg : « Le calme morne du château de Combourg était augmenté par l’humeur taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent de l’édifice. […] Moi, j’étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle de l’escalier qui communiquait de la cour intérieure aux diverses parties du château. » (M.O.T. I, p. 197.)
C’est sans doute de cette atmosphère-là que l’écrivain est demeuré le plus imprégné, lui qui écrit plus loin ce mot fameux (M.O.T. I, p. 223) : « C’est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis, que j’ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que j’ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment et ma félicité. » C’est là, aussi, que le rêve aristocratique s’éteint définitivement : « Mon père y rêva son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée : autre chimère que le temps et les révolutions ont dissipée. » Beaucoup de choses dans le monde, en effet, se terminent de la sorte… ture lure…

Saint-Malo. Au loin à gauche, le Grand Bé, où se trouve le tombeau de Chateaubriand.
Saint-Malo. Au loin à gauche, le Grand Bé, où se trouve le tombeau de Chateaubriand. (Photo ©FC)

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