Les mots singuliers de Chateaubriand

Caspar David Friedrich, Corbeaux sur un arbre
Caspar David Friedrich, Corbeaux sur un arbre (1822). Musée du Louvre, Paris.

Des mots à la mode se figent en clichés linguistiques et envahissent les ondes, les conversations, notre propre plume, parfois. Et ce n’est pas nouveau. Mais s’il existe des mots qui ne disent plus grand-chose à force d’être ressassés, alors que l’on devrait s’interroger sur leur capacité à exprimer une expérience singulière, il existe aussi de surprenantes et stimulantes rencontres linguistiques, qui font à nouveau goûter la poésie du français. En voici quelques-unes, cueillies au fil d’une lecture de Chateaubriand.

Entomber
Signifie ensevelir, mettre dans une tombe. Ce verbe aurait été en usage au XVIe siècle, d’après Jean-Claude Berchet (qui a établi l’excellente édition des Mémoires d’outre-tombe dans Le Livre de poche, collection « La Pochothèque »). De fait, il figure dans le Trésor de la langue française de J. Nicot (1606).
« Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient* ses aïeux. »
(M.O.T., livre Ier, chap. 1er, t. Ier, op. cit., p. 124.)

* C’est moi qui souligne.

Déshabité
« Mon succès [contre la crainte des revenants] fut si complet que les vents de la nuit, dans ma tour déshabitée, ne servaient que de jouets à mes caprices et d’ailes à mes songes. » (M.O.T., livre III, chap. 2, op. cit., p. 201.)
On trouve 9 occurrences de cet adjectif dans les Mémoires d’outre-tombe, ce qui montre le goût prononcé de l’auteur pour ce terme considéré comme « rare » par les lexicographes. Un adjectif plus poétique – parce que plus rare ? – que « vide », « inoccupé », « déserté » ou « abandonné ».

Caspar David Friedrich, Paysage du soir avec deux hommes
Caspar David Friedrich, Paysage du soir avec deux hommes (1830-1835). Musée de l’Hermitage, Saint-Pétersbourg.

Vénusté
En usage au XVIe siècle. Signifie « beauté »… mais en plus éloquent, par la référence directe à la déesse de l’amour.
À propos de sa sœur Lucile : « Par son attitude, sa mélancolie, sa vénusté, elle ressemblait à un Génie funèbre. » (M.O.T., Livre III, chap. 4, op. cit., t. Ier, p. 203.)

On retrouve ce terme élégant dans le beau « livre sur Venise », édité en supplément aux Mémoires (je cite le passage entier, il me semble que c’est un beau texte sur la vieillesse) :
« Venise ! nos destins ont été pareils ! mes songes s’évanouissent, à mesure que vos palais s’écroulent ; les heures de mon printemps se sont noircies, comme les arabesques dont le faîte de vos monuments est orné. Mais vous périssez à votre insu ; moi, je sais mes ruines ; votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent, me trouvent aussi sensible que je le fus jamais. Inutilement je vieillis ; je rêve encore mille chimères. L’énergie de ma nature s’est resserrée au fond de mon cœur ; les ans au lieu de m’assagir, n’ont réussi qu’à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Quelles caresses l’attireront maintenant au dehors, pour l’empêcher de m’étouffer ? Quelle rosée descendra sur moi ? quelle brise émanée des fleurs, me pénétrera de sa tiède haleine ? le vent qui souffle sur une tête à demi dépouillée, ne vient d’aucun rivage heureux ! »
(M.O.T., appendice II, fragments retranchés, t. II, op. cit., p. 1407-1408.)

S’envieillir
Moins rare. Figure dans le Littré, le Dictionnaire de l’Académie (5e éd., 1798), mais est à présent considéré comme archaïque. Ce verbe a  le sens de « devenir vieux » ou « (faire) paraître plus vieux », « rendre vieux » : « Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. »
(M.O.T., livre Ier, chap. 4., t. Ier, op. cit., p. 136.)

 

Melencolia, Albrecht Dürer
Albrecht Dürer, Melencolia (1514). Musée Condé, Chantilly.

Désennui
Activité essentielle dans l’existence d’un écrivain romantique ! Mais l’ennui est vieux comme le monde. En français, il s’écrit encore « ennuy » au XVIIe siècle. Boredom ou weariness en anglais, langue dans laquelle il existe aussi, dans un registre « littéraire », le mot « lassitude », comme en français… Les Français s’ennuieraient-ils avec plus d’élégance ? Non. Mais Chateaubriand, oui !
« La vie que nous menions à Combourg, ma sœur et moi, augmentait l’exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand Mail, au printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige que brodait la trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. » (M.O.T., livre III, chap. 6, t. Ier, op. cit., p. 204.)

Blandices
À propos de la « sylphide » née de son imagination : « Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes les blandices des sens et toutes les jouissances de l’âme. » (M.O.T., livre III, chap. 11, t. Ier, op. cit., p. 215.)
Selon Jean-Claude Berchet, auteur des précieuses notes, ces « blandices » sont « un archaïsme (Montaigne) pour désigner la volupté. Du latin blanditiae : caresses, séductions. » Petite nuance plus désincarnée dans la 1re édition du Dictionnaire de l’Académie (1694) : « Flatteries pour gagner le cœur. »

Fastique
Adjectif inventé par Chateaubriand pour qualifier Napoléon : « Enjamber d’un pas les Espagnes, réussir sur le même sol où naguère les armées de l’homme fastique avaient eu des revers, faire en six mois ce qu’il n’avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à ce prodige ? » Réponse : lui, Chateaubriand, alors ministre des Affaires étrangères. Il s’agissait de rétablir la famille royale espagnole, séquestrée en juillet 1822. Ce fut la première opération militaire française de la Restauration ; son succès permit à Ferdinand VII de remonter sur le trône. (M.O.T., livre XXVIII, chap. 1er, t. II, op. cit., p. 121.)
Et, plus loin : « De ces hommes fastiques, il y en a cinq ou six dans l’histoire : dans quelque mille ans, votre postérité pourra voir un autre Napoléon. » (M.O.T., livre XXXIII, chap. 7, t. II, op. cit., p. 446.)
Selon Jean-Claude Berchet, « fastique » est, cette fois, non pas un emprunt à un lexique français devenu désuet, mais un authentique néologisme de Chateaubriand. « Les fastes étaient les registres publics où les anciens Romains consignaient les actions mémorables », nous dit le commentateur. L’adjectif « fastique » signifierait donc : « digne de survivre dans la mémoire des hommes ».
Détail intéressant : plusieurs éditeurs (ou correcteurs) n’ont pas accepté cette innovation ; prenant peut-être « fastique » pour une erreur, ils l’ont transformé en « fantastique ».

À partir de quel degré de notoriété, de reconnaissance, un auteur fait-il suffisamment « autorité » pour pouvoir se permettre d’introduire des néologismes ? Une question d’importance…

Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant la mer de nuages
Caspar David Friedrich, Le Voyageur contemplant la mer de nuages (1817). Kunsthalle de Hambourg.

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