Le jeune homme et la mer. « Pêcheur d’Islande »

La Manche à la pointe du Grouin (Ille-et-Vilaine)
La Manche à la pointe du Grouin (Ille-et-Vilaine). (Photo ©FC)

Enfant sous le Second Empire, ayant connu la IIIe République ainsi que la Grande Guerre, Pierre Loti fut un grand voyageur qui puisa dans des séjours lointains l’aliment poétique et exotique de ses œuvres. Ancien élève de l’Ecole navale, lieutenant puis capitaine de vaisseau, l’écrivain, de son vrai nom Julien Viaud, arpentait les océans pour le compte de la Marine nationale.

Amoureux du Pays basque, enfant de la Saintonge et de l’Aunis, ce n’est sans doute pas vers la Bretagne que tendaient les goûts de Loti. C’est cependant dans la région de Paimpol que se déroule l’intrigue de son plus célèbre roman : Pêcheur d’Islande, sorte de conte tragique à l’atmosphère quasi fantastique, baignant dans les lueurs hyperboréales de la mer islandaise et les teintes argentées, grises, bleues ou vertes du nord de la Bretagne.

La Manche à la pointe du Grouin (Ille-et-Vilaine)
La Manche à la pointe du Grouin (Ille-et-Vilaine). (Photo ©FC)

Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer.

L’incipit de Pêcheur d’Islande est des plus mémorables. Etonnant premier chapitre, qui pose un décor tissé de brouillard et d’incertitude, nébuleux comme la mer qu’il évoque :

Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n’en savait trop rien […].
Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l’infinie désolation des eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur, marquait onze heures, onze heures du soir sans doute […].

La tragique histoire des amours de la jeune Gaud et de Yann, originaire de Pors-Even, à Ploubazlanec près de Paimpol, se déroulera toujours dans une ambiance de torpeur, de léger balancement, comme pour imiter dans le style même du récit, l’éternel balancement de la mer.

Le jeune Sylvestre, fiancé à la sœur du beau Yann, est appelé à défendre le drapeau français dans la guerre franco-chinoise. Il laisse sa grand-mère bretonne en pleurs et embarque pour la Chine. Plus le navire avance, plus la nature se révèle, aux portes de l’Orient :

En bas, sur le pont, la foule, les hommes entassés à l’ombre des tentes, haletaient avec accablement. L’eau, l’air, la lumière avaient pris une splendeur morne, écrasante ; et la fête éternelle de ces choses était comme une ironie pour les êtres, pour les existences organisées qui sont éphémères. (Pêcheur d’Islande, folio Gallimard, p. 141.)

Gustave Courbet, "La Vague", 1869. Musée André-Malraux, Le Havre
Gustave Courbet, La Vague, 1869. Musée André-Malraux, Le Havre. (Photo ©FC)

Que retient-on le plus, une fois le livre refermé : l’intrigue juste et touchante, mais relativement classique, entre un beau jeune homme de condition modeste, à la fois doux, délicat, rustique et farouche, et une jeune fille aisée, au caractère sentimental et flamboyant ? Ou plutôt un ensemble de couleurs, d’odeurs et de sons, dans une éternelle variation sur la mer ?

Cet horizon, qui n’indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l’origine des siècles, qu’en regardant il semblait vraiment qu’on ne vît rien, – rien que l’éternité des choses qui sont et qui ne peuvent se dispenser d’être. […] Il y avait en haut des nuées diffuses ; elles avaient pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n’en pas avoir ; dans l’obscurité, elles se confondaient presque pour n’être qu’un grand voile.
Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine ; un dessin mou, comme tracé par une main distraite ; combinaison du hasard, non destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. – Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose ; on eût dit que la pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là ; – et les yeux finissaient par s’y fixer, sans le vouloir. (Pêcheur d’Islande, op. cit., p. 187.)

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