Sur les ruines d’un temple abandonné : « Le Mage du Kremlin », de Giuliano da Empoli

Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin, éditions Gallimard, 2022.
Le roman figure dans la première sélection du prix Goncourt.

Un universitaire, admirateur de l’œuvre d’Evgueni Zamiatine, écrivain du début du XXe siècle auteur d’une dystopie tenue pour prophétique, part à Moscou, où il fréquente surtout les bibliothèques et les archives. Après avoir répondu, sur les réseaux sociaux, à une citation de son écrivain de prédilection postée par un inconnu, il reçoit un étrange message : « Je ne savais pas qu’en France on lisait encore Z. »…

C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Vadim Baranov, conseiller en disgrâce proche du « Tsar », personnage imaginaire inspiré d’un conseiller (réel) de Poutine ; si proche qu’il est parfois appelé « le Raspoutine de Poutine ». Baranov invite le narrateur dans sa demeure, près de Moscou, afin de lui montrer une lettre de l’écrivain Zamiatine en sa possession.

Il met à profit la soirée pour lui raconter son histoire. Mais comme, durant quinze ans, celle-ci fut vécue au plus près du Kremlin et du président de la fédération de Russie, elle est aussi l’histoire du pouvoir en Russie entre 1999 (élection de Poutine) et 2014 (révolution ukrainienne, guerre du Donbass, annexion de la Crimée).

On y rencontre Boris Berezovsky, l’homme qui est allé chercher Poutine à la Loubianka sur demande d’Eltsine. Patron de la télévision russe, Berezovsky est chargé de mettre en place la propagande poutinienne sur ce média, mais, trop critique à l’égard de la posture autocratique adoptée par l’ancien chef du FSB, il sera écarté des lieux de pouvoir, puis retrouvé mort en 2013 au Royaume-Uni.

On croise aussi dans le récit l’écrivain-politicien-bandit (ou le contraire) Édouard Limonov, le groupe de motards d’extrême droite Les Loups de la nuit ; le labrador favori de Poutine ; le joueur d’échecs Garry Kasparov…

Dans Le Mage du Kremlin, nous voyons la machine poutinienne se mettre en place ; nous prenons connaissance du rôle joué par Vadim Baranov, l’intellectuel, homme de théâtre, entré au service de Poutine « par curiosité ».

Mais le premier quart du livre, qui parle de l’avant-Poutine : la fin de l’URSS, la vie en Russie sous Gorbatchev et Eltsine, mérite toute notre attention. Il permet de comprendre pourquoi le futur président, perçu comme un dictateur ou, au minimum, un président autoritaire en Europe de l’Ouest et outre-Atlantique, fut apprécié et plébiscité par la majeure partie du peuple russe, après les difficultés matérielles et l’humiliation vécues dans les années qui suivirent la chute du régime soviétique.

Vadim Baranov évoque en compagnie du narrateur l’histoire de sa famille ; de son grand-père, aristocrate cultivé et pince-sans-rire, qui échappa, en son temps, aux persécutions des bolcheviques ; ici, de son père, haut fonctionnaire du Parti.

« Voyez-vous, pour comprendre que Gorbatchev allait détruire l’Union soviétique, on n’avait pas besoin de l’écouter ; il suffisait de le regarder. Il montait à la tribune et on lui apportait immédiatement son verre de lait. Les gens n’en croyaient pas leurs yeux. Puis il doubla le prix de la vodka. Il voulait mettre tout le monde au lait. En Russie. Vous vous rendez compte ? Après on s’étonne que tout soit parti en vrille.
Quoi qu’il en soit, cela a été la fin pour mon père. Il a tout perdu : son travail, les privilèges, les honneurs. Tout ce qu’il avait réussi à construire en un demi-siècle. La seule chose qu’on lui ait laissée, c’est l’appartement, bourré de livres de critique marxiste illisibles. Mais cela aussi il a été obligé de le vendre, à la fin.
Le plus grave, c’est que tous les critères sur lesquels il avait fondé sa vie sautaient. À l’époque, j’étais au lycée, mais je n’avais pas trop envie d’étudier. Je m’arrangeais, je faisais des petits boulots. Je me procurais des téléviseurs, des magnétophones et je les revendais. Des trucs comme ça. Au bout d’un certain temps je gagnais plus que lui. Et les gens venaient me voir moi, et non pas lui. J’étais un gamin de seize ans qui ne savait rien, mais c’est précisément pour cette raison que j’étais plus adapté au monde nouveau que lui qui savait tout.
À un certain moment, il a cessé de sortir de la maison. De temps en temps, un autre vestige de l’époque soviétique venait lui rendre visite. Mais ils avaient honte même de leurs souvenirs. Alors ils restaient là, en silence, comme les ruines d’un temple abandonné. »

(Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin, éd. Gallimard, p. 53-54.)

Cette décennie 1990-2000 fut synonyme, pour de nombreux citoyens russes, de misère, de violence, de montée en puissance de la mafia, et d’enrichissement « express » pour quelques hommes d’affaires avisés. C’est cette situation de déliquescence qui facilitera l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine alors que la Russie est en pleine faillite – à ce stade, le tournant libéral de la Russie n’est plus un virage mal négocié, mais plutôt une sortie de route.

Un grand vide matérialisé par un état d’anarchie capitaliste fondé sur le non-droit, sous la surveillance condescendante du nouvel ami américain, prodigueur de conseils en respectabilité libérale, qui dispense « conseils et jugements avec le ton de celui qui s’adresse à un enfant dont on saisit déjà qu’il va mal finir malgré tout l’amour et les efforts des parents ». (P. 205.)

Dans Le Mage du Kremlin, qui se déroule pour une bonne part dans la capitale russe, la vie à Moscou dans les années 1990 est dépeinte en traits marquants qui permettent de comprendre le rejet ultérieur de cette période – aussi bien de Gorbarchev que d’Eltsine, le premier ayant permis l’apparition, après l’effondrement de l’URSS, du capitalisme sauvage et du déferlement de violence dont les Russes furent alors, principalement, des victimes, l’enrichissement et la sécurité étant réservés aux forts, aux habiles et aux chanceux. Avec en toile de fond la montée en puissance, non de la culture – comme on aurait pu l’espérer d’un peuple que des siècles de régime autoritaire n’ont pas réussi à appauvrir en termes d’inspiration artistique, en littérature ou en musique, par exemple – mais de la télévision.

« Le niveau de violence était incroyable. Comme si dans la ville on avait distribué aux écoliers de maternelle, en même temps que leurs petits tabliers, un arsenal de fusils semi-automatiques. On tirait de tous côtés et pour les motifs les plus futiles. On voyait des milices privées, petites armées qui escortaient des hommes insignifiants, et on découvrait parfois que l’un d’entre eux avait sauté en l’air. […] Les aspirations accumulées de tout un pays, immergé depuis des décennies dans la sénescente torpeur communiste, convergeaient ici. Et au centre il n’y avait pas la culture, comme le croyaient les intellectuels convaincus d’hériter du sceptre et qui n’avaient rien hérité du tout. Au centre, il y avait la télévision. […] Nous faisions une télévision barbare et vulgaire comme le veut la nature de ce média. Les Américains n’avaient plus rien à nous apprendre, en fait c’était nous qui repoussions les frontières du trash. » (P. 77-78.)

Et lorsque l’on propose aux téléspectateurs de désigner une personnalité historique emblématique de leur pays, ils répondent majoritairement : « Staline » !

« C’est là que j’ai compris que la Russie ne serait jamais devenue un pays comme les autres. Non pas qu’il y ait eu un vrai doute », conclut, avec une ironie mordante, Baranov, dont la principale mission sera de mettre en œuvre une sorte de spectacle permanent qui soit la traduction du programme idéologique de Vladimir Poutine, et qui trouvera son apogée dans le « grand œuvre » de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Sotchi.

Le Mage du Kremlin dresse un portrait subtil et vivant du nouveau « Tsar ». Un candidat susceptible, aux yeux des citoyens, de remettre de l’ordre dans l’infernal chaos. Un président qui se révélera capable de redresser l’économie russe, apportant au peuple une amélioration de son niveau de vie ; mais aussi un dirigeant autocrate dont les penchants pour la manipulation et les méthodes violentes ne cesseront de s’affirmer au fil du temps, quittant définitivement la sphère de la démocratie, allant chercher les colères, les passions (défense de la religion orthodoxe, haine de l’Amérique, xénophobie, nationalisme… y compris les nostalgiques du communisme) pour appuyer son régime sur une savante canalisation de la « rage du peuple », à l’instar de Staline.

À lire ce texte saisissant, servi par un style lapidaire et précis d’une grande efficacité, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur son statut. Le Mage du Kremlin n’est pas un documentaire, puisque les propos et situations sont inventés, ou interprétés lorsqu’ils correspondent à des événements historiques réels. Pourtant le récit sonne « plus vrai que vrai », sans doute grâce à la connaissance approfondie qu’a Giuliano da Empoli de la société russe et de l’entourage de Poutine.

Disons que c’est un miroir qui se promène dans les rues de Moscou, où la neige ne reste pas blanche très longtemps.

Staline entouré de ses proches collaborateurs, qui disparaissaient sur la photo au fil du temps et de leur disgrâce… (Source Wikimedia Commons.)
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